Quel mot pour désigner celui qui croit tout savoir sans rien savoir ?

En 1819, le critique William Hazlitt cible un travers intellectuel récurrent : l’assurance de ceux qui s’expriment sur des sujets dont ils ignorent tout. Cette posture, aujourd’hui nommée ultracrépidarianisme, désigne une attitude plus répandue qu’il n’y paraît, autant chez les anonymes que chez les figures publiques. Un phénomène qui ne relève ni de l’erreur ni de l’oubli, mais d’une confiance démesurée en ses propres connaissances, souvent déconnectée de la réalité. S’attribuer une expertise sans fondement expose à des conséquences sociales, scientifiques et éthiques.

Ultracrépidarianisme : comprendre ce phénomène méconnu

L’ultracrépidarianisme ne tient pas du simple mot rare exhumé pour briller lors d’un dîner. Il prend racine dans la formule latine sutor supra crepidam, autrement dit « cordonnier, pas plus haut que la chaussure ». Pline l’Ancien a immortalisé cette anecdote : un cordonnier, invité à donner son avis sur une sandale représentée sur une peinture, finit par critiquer toute l’œuvre au mépris de ses compétences. Ce terme, resté discret durant des siècles, s’est imposé comme une épine bien placée dans nos débats, désignant celles et ceux qui donnent leur avis sur ce qu’ils ne connaissent pas, sans la moindre réticence.

Ce phénomène est loin d’être un détail anodin. L’ultracrépidarianisme s’infiltre partout : dans les échanges informels, sur les plateaux télé, au détour d’une conversation en ligne. Tout à coup, chacun devient pseudo-spécialiste, prêt à trancher sur la politique énergétique, la santé publique ou la science, avec aplomb. L’écart se creuse entre un savoir véritable et l’affirmation sans fondement, brouillant la frontière qui sépare connaissance et opinion. Pour les esprits rigoureux, la distinction est pourtant vitale.

De fil en aiguille, la prise de parole publique se confond avec la démonstration de compétence. Laisser une place à l’expertise réelle devient un défi : la multiplication d’avis non qualifiés, surtout sur les sujets complexes, atteint des sommets. S’il demeure un terme rare, ultracrépidarianisme traverse l’air du temps avec une actualité saisissante, largement attisée par notre époque bavarde et connectée.

Pourquoi certains croient tout savoir ? Décryptage psychologique et social

Pour comprendre la mécanique qui se cache derrière cette certitude, il faut se pencher sur l’effet Dunning-Kruger. Ce biais cognitif, mis en lumière à la fin des années 1990, révèle un paradoxe : plus une personne ignore un sujet, plus elle risque de s’illusionner sur ses propres aptitudes. Convaincue qu’elle détient la vérité, elle n’envisage même pas la possibilité d’une lacune. Ce réflexe se niche partout, du débat quotidien aux grands enjeux collectifs. Pendant la crise sanitaire, par exemple, des intervenants sans expertise médicale sont montés au créneau, persuadés d’avoir voix au chapitre.

La recherche de validation sociale alimente ce mouvement. Se proclamer « sachant » sur tous les fronts, multiplier les prises de parole, donne le sentiment de gagner en légitimité. La figure de l’orthodidacte, cette personne qui s’improvise experte sans formation, double le phénomène. Même des personnalités reconnues peuvent céder à l’illusion de tout savoir : certains lauréats d’un prix prestigieux se sont forgé une réputation d’infaillibilité, au point de s’aventurer en terrain inconnu et de s’y perdre.

Dans ce terrain saturé, visibilité accrue, statut affiché ou simple attrait pour la contradiction entretiennent la fabrication d’experts autoproclamés. Affirmer, toujours affirmer, voilà le maître-mot d’une époque qui préfère la certitude à la nuance. Pourtant, la lucidité commanderait de faire l’inverse.

Des risques bien réels : quand parler sans savoir devient problématique

Derrière la multiplication des prises de parole hors-propos, les conséquences ne manquent pas de surgir. Donner son avis sans savoir, c’est semer la confusion, encourager la désinformation et accélérer la polarisation. L’espace public, saturé d’avis tranchés et approximatifs, devient un terrain miné pour l’expertise. Sur la durée, le phénomène impacte directement la qualité du débat et la prise de décisions collectives.

Pour mieux cerner l’ampleur de ces effets, voici les grandes dérives auxquelles mène ce comportement :

  • Mésinformation : la circulation d’opinions peu ou mal étayées brouille les repères. Savoir établi et croyance bancale s’entremêlent, en particulier lors des crises majeures.
  • Perte de confiance : le déluge d’avis contradictoires pousse à la méfiance, même envers ceux qui ont une légitimité réelle. L’autorité d’un expert ou d’une institution scientifique s’avère souvent fragilisée.
  • Décisions erronées : sous la pression d’une opinion publique mal informée, ceux qui décident peuvent s’égarer sur la base de données fragiles ou biaisées. Les débats sur la vaccination ou l’environnement en donnent une illustration saisissante.

L’expression latine « sutor, ne supra crepidam », autrement dit « cordonnier, pas plus haut que la chaussure », rappelle la nécessité de ne pas franchir la frontière entre sa compétence réelle et l’approximation hasardeuse. Pourtant, la pulsion de s’affirmer gagne du terrain, et les exemples d’ultracrépidarianisme foisonnent, de la sphère politique au quotidien, dessinant en creux le besoin d’être entendu… parfois au détriment du bon sens collectif.

Jeune femme confiante dans une bibliothèque universitaire

Faire la différence entre savoir, croire et reconnaître ses limites

Savoir, croire, affirmer : dans le tumulte des débats actuels, ces notions s’entrechoquent et se confondent trop souvent. La philosophie n’a jamais cessé de rappeler que le savoir s’appuie sur la preuve, la vérification, la reconnaissance par les pairs. La croyance s’alimente, elle, d’intime conviction, de ressenti, parfois d’expériences personnelles. La science interroge, vérifie, remet sur le métier ses certitudes ; l’opinion, elle, s’affirme souvent sans prudence ni appui solide.

Reconnaître ses limites reste un effort difficile. L’aveu d’ignorance pique l’orgueil et l’image. Mais c’est bien cette modestie intellectuelle qui distingue l’expert authentique de celui qui s’autoproclame. Des penseurs comme Socrate ou Montaigne n’ont eu de cesse de le rappeler : l’esprit progresse quand il ose douter. Accepter de ne pas tout savoir, c’est ouvrir la porte à des échanges enrichissants, pour soi et pour la collectivité.

Voici trois lignes de partage à garder en tête :

  • La science avance en se re-mettant en question de façon permanente.
  • La croyance s’appuie sur la certitude personnelle et se dispense souvent d’arguments vérifiables.
  • L’opinion s’affiche, mais ne revendique pas de détenir la vérité universelle.

En France, les maisons d’édition multiplient les essais sur la nature du savoir et la pluralité des points de vue. L’actualité montre à quel point il devient urgent de retrouver cette frontière. Car l’ultracrépidarianisme prend de la place ; à chacun maintenant de choisir entre le tumulte des certitudes ou le travail patient de la connaissance, la voie n’a jamais été aussi claire.

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